Installation 2025 : De l’absence de crainte

J’étais encore une petite fille lorsque la nouvelle inquiétante selon laquelle « Mémé allait mourir » avait commencé à circuler discrètement dans la cour de notre maison au Vietnam. J’étais donc allée lui demander directement : « Mémé, est-ce vrai que tu vas mourir ? » « Oui, c’est vrai, » m’avait-elle répondu. Et d’une voix calme, elle ajoutait « Mais ma petite-fille, on meurt un peu chaque jour. »

Le titre De l’absence de crainte évoque le soulagement que j’avais ressenti à la réponse de Mémé.

La conception de l’œuvre représente une mise en scène évoquant sa vie dans son environnement du nord du Vietnam. Des éléments hétéroclites trouvés ici et là ont été utilisés pour leur matérialité sensible et leur rapport au sujet. L’ultime désir est de les transposer dans une forme poétique.

L’installation est à la fois un hommage à la mémoire de Mémé et une célébration des funérailles qu’elle n’a pas eues lorsqu’elle mourut à l’âge de 93 ans, peu après notre rapatriement en France en 1956.

Matériellement, l’installation De l’absence de crainte présentée aux Vitrines des Arches à Paris était organisée en trois espaces visibles à travers trois vitrines. L”espace central, la plus importante, représente le corbillard pour Mémé, fabriqué à partir d’un tricycle d’enfant recouvert de papiers votifs argentés et dorés, placé sur un calendrier céleste chinois regroupant les constellations.

Au fond de l’espace central, la colonne intitulée Horizon unanime est une construction en boîtes d’œufs empilées et maintenue de chaque côté par des tiges de palmier. Deux stores en bambou évoquant les raies de lumière tropicale qui rendait savoureuses les siestes que je faisais avec Mémé.

L’espace de gauche évoque la plantation que Mémé a gérée seule pendant plusieurs décennies après la mort de son mari ; des chapeaux coniques vietnamiens recouverts de fleurs ou de marc de café évoquent ses principales cultures, le thé et le café. D’autres chapeaux coniques servent de supports à une végétation de jeunes pousses d’herbes, et faisant corps avec leurs socles deviennent des sculptures vivantes. La présence du fumier de bétail est pour rappeler la nécessité de cet engrais à la culture du café. Un bol d’eau laqué noir est une offrande de feuilles en opale et de fleurs de lotus en cristal, symbole de l’éveil et de la renaissance.

L’espace de droite simule une vue aérienne de la plantation de Mémé, avec ses parcelles de fleurs de sophora représentant des parcelles de champs, délimitées par des peaux « squelettes de cuir » évidées des formes soustraites à l’emporte-pièce.